Le Roi - Liberanne

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Modérateur: JiDé

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JiDé
Le Taulier
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Le Roi - Liberanne

Message par JiDé » mar. 20 oct. 2020 11:14

Image Le Roi - Liberanne



Je suis le roi, le roi de la maison, le roi de la famille, le roi du quartier, le roi de tous les jours, le roi. C’est moi le chef, mon nom est Polochon, pas très glorieux, je le crains, mais c’est leur fantaisie. Gris souris, si l’on veut, robe de chartreux nuancée de quelques rayures plus foncées en plein été, pour montrer que le tigre est accessoirement un chat de gouttière. Mes yeux sont verts avec quelques taches dorées qui ressortent dans le noir. Svelte, une petite tête aristocratique, je suis le Roi de la nuit, j’arpente les maisons, les combles et les caves, les jardins, les prés et les bois en quête d’une proie. Un froissement de feuilles, un craquement de branches, une odeur appétissante, je fais le guet inlassablement, immobile et fier, prêt à bondir, concentré dans ma demande. Je repère les traces, les horaires de chasse, les sons presque inaudibles mais qui en disent long.
Souris grise, mulot des champs, oiseau distrait, musaraigne pointant son nez, orvet glissant dans les herbes, lézard furetant sous les pierres, tout m’est bon. Je suis le roi des chasseurs et le Tartarin des murets.
Le matin, sur le paillasson, je dépose résolument mes trophées, alignés, inertes. Je croque un bout de mes proies, histoire de goûter aux diverses saveurs, mais je laisse un bout d’aile, quelques plumes, une tête, un estomac, une queue pour pouvoir comptabiliser mes victoires de la nuit. De temps en temps, elle me félicite, et puis bêtement, parfois, je sens un regret dans sa voix, je n’aurais peut-être pas dû, pour cette petite mésange charbonnière, si furtive, si coquine. Je n’ai pas su résister à mon instinct dévorant. Pas si facile avec les oiseaux qui s’envolent à votre nez au dernier moment. Il faut des heures de guet, figé sous les feuilles de figuier qui piquent un peu. Mais de jour, chattemite, alangui sur le fauteuil du patron qui est devenu le mien, papattes en rond, yeux fermés, je récupère de mes rondes nocturnes, le nez dans la queue, bien au chaud, je suis là, le roi.
Parfois, j’ouvre un œil, je surveille mine de rien, les allées et venues de la maison. Tiens, elle est triste, et je m’invite sur ses genoux, elle me caresse et moi je lui passe ma douceur, ma chaleur, mon réconfort.
Elle ouvre le sachet de croquettes, peut-être daignerais-je en goûter du bout des lèvres quelques-unes. Quand je vois le chien du voisin, un horrible roquet se ruer sur sa gamelle et tout engouffrer en trois minutes, non. Digne, je suis, délicatement elle me tend un morceau de poulet, une miette de saumon, je veux bien, je savoure.
Arrivé tout petit dans une grande maison et son jardin, j’aime l’espace, ses dangers et sa saveur, je colonise mon territoire en faisant la paix avec le chat noir de la voisine, le basset de l’autre côté de la rue. Ils savent le respect qu’ils me doivent.
J’ai grandi dans cette maison pleine d’enfants qui m’ont chahuté, papouillé, bichonné, chacun leur tour. J’aimais l’odeur et le contact de leurs mains pataudes, leur douceur quelquefois un peu brusque. Je leur pardonne de me saisir n’importe comment, à l’envers comme à l’endroit, et quand leurs jeux me lassent, d’une pirouette, je m’éclipse dignement. Elle dira : « Arrêtez d’embêter ce pauvre chat. »
Et puis, elle a changé de vie, partie en appartement en plein Paris. Appartement ! Paris ! Vous vous rendez compte ? D’un grand jardin, on se retrouve dans 80 mètres carrés, sur un niveau, sans recoins, sans souris, sans quoique ce soit à se mettre sous la dent. Juste un mini balcon donnant sur une rue passante, et les odeurs ! Vous les sentez, celles d’essence, de mazout, de la pizzeria du coin, suffocantes. Quelle horreur !
Stoïque, j’ai tenu un bon moment, elle était là, matin et soir, mais les enfants sont partis loin. Juste un pigeon, parfois, s’accrochait à la rambarde. Lui faire peur, c’était tout ce que je pouvais faire. Alors, j’ai déprimé, les croquettes n’avaient plus le même goût, les caresses non plus. De temps en temps, j’avais mon quart d’heure de folie, traversant l’appartement à toute allure, de la chambre au salon, aller et retour à un rythme épileptique. Le véto a dit que je manquais d’air, que je faisais une vraie dépression.
Alors, elle m’a transporté chez ses parents qui avaient un grand jardin dans le nord. Bien sûr, elle n’était pas là, mais j’avais ma liberté, j’ai quand même réussi à tuer la seule souris du coin, un mulot de temps en temps et, à la saison, un tout petit lapin, un oiseau, une mésange encore, pas méfiante, et un troglo avec sa queue en l’air. Bon, il y avait de la distraction. J’ai vieilli tout doucement sans m’en apercevoir, le palmarès de mes victoires s’amenuisait mais j’étais bien nourri, bien caressé, bien aimé.
Depuis peu, je sens une lourdeur dans mon ventre, je deviens moins agile, je mange moins. Le véto a dit que j’avais un cancer et qu’il n’y avait rien à faire. J’ai 17 ans, pas mal pour un chat, a-t-il dit. Mais, bon, je ne pensais pas que c’était la fin de ma vie.
Elle est venue faire ses adieux. Émue, elle l’était. Une longue vie ensemble, ça compte. La tumeur a grossi encore, elle me gêne pour boire, pour savourer mes croquettes.
Je flageole sur mes pattes, pour aller chercher l’eau de pluie dans le seau du voisin. Je n’ai de goût à rien, même le pépiement du rouge-gorge du jardin me laisse indifférent. Je suis un tout petit roi… Je suis…



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aimé par: Zaphale
sur Image, avec tous mes Potos, et une pensée pour mon Polo :jidé:
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