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La dégringolade - Christian Pluche - short-edition

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Modérateur : JiDé

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JiDé
Le Taulier
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La dégringolade - Christian Pluche - short-edition

Message par JiDé » mer. 10 avr. 2019 13:48

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La dégringolade

Vous, vous avez la tête de quelqu'un qui sait écouter, je me trompe ? Alors il n’y a pas de hasard si je vous ai abordé au comptoir de ce bistrot. C’est rare une personne qui sait écouter, à part les psys mais eux c’est différent, ils sont payés pour ça. Je reprends un café, je peux vous en offrir un ? Oui, c’est rare de savoir écouter un inconnu sans y trouver un intérêt personnel. Et quand je vous ai vu en entrant dans ce café, je me suis tout de suite dit ─ parce que je me parle à moi-même ─ « Augustin, Augustin c’est mon prénom, Augustin donc, tu vois cet homme accoudé au comptoir devant son petit noir qui n’attend personne, voilà quelqu’un à qui raconter ton histoire, il a une tête à aimer écouter les autres... ». Eh bien, je crois bien que je ne me suis pas trompé.

Les psys ont remplacé les curés. Avant c’était facile, on allait à l’église, dans la boîte derrière le rideau, séparé par un grillage, on expliquait ce qu’on avait sur la conscience, ses petites mesquineries ou même ses grosses conneries, il écoutait le prêtre c’était son job, peut-être pas comme vous, peut-être qu’il pensait à autre chose, à son déjeuner qui mijotait doucement dans la cuisine du presbytère, on ne peut pas savoir, mais au moins il libérait la parole et la conscience. Quelques prières pour se faire pardonner et le tour était joué. Les psys ne font pas mieux mais c’est un billet à chaque séance qu’il faut lâcher. Se confesser devient une activité de luxe alors que parler avec un inconnu à un comptoir de café, dans le brouhaha de la foule, c’est à la portée de celui qui ose. Oh, ne croyez pas que ce soit facile, que j’ai l’expérience ou l’habitude. C’est une première pour moi, mais cela fait si longtemps que je n’ai pas vraiment parlé. Une semaine peut-être plus, non, n’ayez pas l’air étonné. Commander un café, demander une baguette de pain à sa boulangère, dire au-revoir en sortant d’un magasin, vous conviendrez qu’il y a mieux comme conversation. J’appelle ça de la parole de base, utile, de la parole animale si vous voulez, le minimum vital. Pas vraiment d’échange dans tout ça, pas d’idée, de poésie ou d’enrichissement mutuel. Je vois une lumière qui s’allume dans votre regard, de la curiosité peut-être ? Vous vous demandez peut-être ce que j’ai de si important à dire pour aborder un inconnu à dix heures du matin dans un café de gare ? Vous n’êtes pas pressé au moins ? Un train qui part bientôt ? Un proche qui doit arriver par le prochain train, peut-être une heure à tuer en attendant une femme ? Non, ne me répondez pas, je ne veux pas être indiscret, je le suis assez à ma manière en vous imposant ma présence... Non je ne suis pas fou je vous rassure, peut-être un peu trop seul. Juste avant les fêtes de Noël la solitude est bien là, même dans cette gare où des centaines d’inconnus se croisent comme vous et moi. En fait on est encore plus seul dans la foule silencieuse qui vous enveloppe. Enfin non, c’est différent parce que justement je vous parle vraiment, que vous m’écoutez vraiment. Mais dites-moi si je vous importune je ne veux pas déranger. C’est un de mes traits de personnalité, être transparent plutôt que de déranger, c’est peut-être pour ça que je suis silencieux depuis une semaine, peut-être même plus, je ne sais plus. Mais je m’aperçois que je ne vous ai encore rien dit, que vous ne savez rien de moi. Ah, si mon prénom, oui, Augustin, c’est bien Augustin. Vous voyez que vous savez écouter, et d’une écoute active en plus, je vous en félicite ! Alors que vous dire, par où commencer, je n’ai pas de lâcheté particulière qui me hante, pas de crime sur les mains ou une quelconque bassesse dont j’aurais à rougir. Vous avez lu Camus évidemment, « La Chute » bien sûr ? C’est un peu ce qui nous arrive, jusqu’à un certain point, c’est pour cela que je précise que je n’ai rien à me reprocher. Pas de point commun avec le narrateur, pas de lâcheté, de poids sur la conscience, je ne connais pas la Hollande et j’ai horreur du genièvre. Cela vous fait sourire ? Avant de vous voir dans ce café, j’avais une idée en tête. Monter dans le premier train en partance sans regarder la destination. De Lyon en sautant dans un TGV on peut se rendre dans beaucoup d’endroits... Bien sûr, j’aurais cherché un contrôleur, une fois les portes refermées pour régler mon billet, je n’avais pas l’intention de commencer une nouvelle vie en effraction et puis, je vous ai vu. J’ai compris que la fuite n’arrangerait rien.

Avant d’entrer dans ce café, je vous ai observé de l’extérieur, comme vous-même vous observiez les clients avec une attention bien particulière. Pas la peine de fuir dans le Sud ou à Paris pour trouver une réponse. C’était plus simple d’entrer dans ce café et de discuter avec vous ! Le hasard m’a guidé vers vous, votre écoute, et maintenant je parle comme jamais je n’ai parlé depuis des jours. C’est plus facile de parler à un inconnu. Mais buvez donc, votre café est en train de refroidir. Moi je l’aime bien chaud et sans sucre. Le café est amer pourquoi l’adoucir avec du sucre ? Vous partagez mon avis je vois. Voilà, parler c’est aussi palabrer, de petits riens, de choses et d’autres, pour le plaisir de manier des mots. Peut-être aussi pour se donner le courage d’aborder... d’aborder l’essentiel. Les questions qu’on ne pose jamais, les questions qui restent sans réponse et qui pourtant donnent un sens à la vie. Non, je ne suis pas un pessimiste, un cynique ou un désabusé, même si j’aime lire les aphorismes de Cioran, mais avouez quand même qu’il y a de quoi se poser des questions ! Qu’est-ce qui a fait que nous sommes en train d’échanger sur le sens de la vie, là, dans une gare, vous qui attendez un train qui a du retard et moi qui ai renoncé à partir quand je vous ai vu ? Non mais, avouez que la vie est bien étrange ! Peut-on vraiment lui faire confiance ? C’est peut-être là la seule question vraiment sérieuse, peut-on faire confiance à la vie ?
Mais excusez-moi je dois vous laisser un instant, un passage aux toilettes, l’effet diurétique de ces cafés. Je vous aurais bien demandé de m’accompagner, maintenant que nous ne sommes plus des inconnus l’un pour l’autre, mais je souffre de parurésie. Non rien de grave, seulement j’ai besoin de m’isoler totalement pour arriver à pisser ! Oui le terme est trivial mais compense amplement le côté précieux de parurésie, vous ne trouvez pas ? Nous représentons sept pour cent de la population c’est rassurant, c’est étrange non, ce besoin de se sentir moins seul en se raccrochant à des pourcentages ?

Peut-être profiterez-vous de mon absence pour partir, je ne vous en voudrai pas, mais sachez que je serai bien content de vous trouvez là à mon retour ! À tout de suite j’espère !
* * *



Ah, vous êtes resté, c’est bien nous n’avions pas fini notre conversation. Où en étions-nous déjà ? Ah oui, le sens de la vie, Cioran, l’étrangeté de la vie... philosophie de comptoir de café ou moment vrai d’échanges et de discussion ? Non, ne vous posez pas la question, la qualité d’écoute, la vôtre, nous place forcément dans la catégorie des conversations de qualité...

─ Parle moins fort Augustin ! Quand tu monologues comme ça, tu fais peur aux clients, c’est pas bon pour le commerce. Et puis tu penseras à me rendre mon bouquin...
─ La dégringolade c’est ça ?
─ Non Augustin ! « La Chute » de Camus j’te l’ai prêté y’a un moment déjà ! Mais là... la gamine en a besoin pour l’école...
2 x
Pol, Zaphale
sur Image, avec tous mes Potos :jidé:
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